Réutilisation des eaux usées traitées en Tunisie : vers une gestion durable des ressources en eau
La Tunisie fait face à une crise hydrique structurelle qui menace sa sécurité environnementale, économique et sociale. Déjà classée parmi les pays les plus gravement touchés par le stress hydrique en Méditerranée[1], elle a vu la disponibilité en eau passer de 850 m³ par habitant et par an en 1996[2] à seulement 450 m³ par habitant et par an aujourd’hui[3], un niveau bien en deçà du seuil critique international de 500 m³ par habitant et par an[4]. Ce chiffre est inférieur à la moyenne régionale (526 m³)[5] et très éloigné de la moyenne mondiale (1 385 m³ en 2011)[6], traduisant une aggravation rapide de la vulnérabilité hydrique du pays. Cette pénurie résulte de la limitation et de la surexploitation des ressources conventionnelles, aggravées par le changement climatique (sécheresses récurrentes, évaporation accrue, baisse des précipitations, envasement des barrages)[7]. Parallèlement, la demande en eau augmente sous la pression de l’agriculture (plus que 80 % de la consommation en 2023)[8], de l’industrialisation et de l’urbanisation, tandis que le déséquilibre spatio-temporel entre ressources (concentrées au Nord) et besoins (fortement situés sur le littoral Est) accentue les tensions.
Dans ce contexte critique, la Tunisie enregistre un manque à gagner considérable dans la valorisation de ses ressources alternatives. Parmi ces ressources alternatives, les eaux usées traitées constituent une source d’eau non conventionnelle de plus en plus considérée dans la littérature scientifique comme un outil majeur d’adaptation, mais qui demeure encore insuffisamment valorisée. Sur la totalité de la production annuelle d’eaux usées traitées en 2017, seuls 6 % sont réellement réutilisés[9], soit une part marginale par rapport au potentiel disponible. Plus encore, ce volume est traité par 61 stations d’épuration effectivement en fonctionnement, sur une capacité totale installée de 218 Mm³, révélant l’insuffisance et le mauvais entretien des infrastructures[10]. Ce paradoxe, une ressource traitée mais largement gaspillée, constitue à la fois une perte hydrique stratégique et un gaspillage d’argent public investi dans ces unités.
Face à ces constats, la réutilisation des eaux usées traitées (REUT) s’impose comme une option incontournable pour répondre aux défis de rareté et de durabilité. La REUT permettrait non seulement de soulager la pression sur les ressources conventionnelles, dont la priorité doit rester l’alimentation en eau potable, mais également de diversifier l’offre en eau pour des usages tels que l’irrigation agricole, l’industrie, l’arrosage des espaces verts et la recharge artificielle des nappes. À l’heure où les marges de manœuvre hydriques se rétrécissent dangereusement, la REUT ne doit plus être considérée comme une option secondaire, mais comme une réponse stratégique et urgente à la crise de l’eau en Tunisie.
[1] A. Trabelsi, Eau : quelles prévisions pour la Tunisie à l’horizon 2030-50 ? Managers, 5 février 2025 lien
[2] Disponibilité moyenne en eau par habitant et par an tout usage confondu, ministère de l’environnement. Lien
[3] A. Nedri, Le stress hydrique en Tunisie : un danger économique et social imminent, BLUETN, 3 novembre 2022, disponible sur ce lien.
[5] Forum Ibn Khaldoun pour le Développement, Le stress hydrique en Tunisie : le 5 septembre 2024.disponible sur ce lien
[7] H. Ben Boubaker, Z. Benzarti et L. Hénia, Les ressources en eau de la Tunisie : contraintes du climat et pression anthropique, lien